'Le plus grand mensonge est de prétendre que le virus touche tout le monde de la même manière '

Analyse
Author
Peter Mertens
PTB.be

Avant-propos de l'édition anglaise de 'Ils nous ont oubliés'

Avec cette version anglaise, 'Ils nous ont oubliés' existe désormais dans une cinquième langue (après le néerlandais, le français, l'allemand et l'espagnol). J’en suis extrêmement reconnaissant à Vijay Prashad et à LeftWord Books.

Peter signes a book

Il fut un temps où les livres gardaient leur valeur pour de nombreux jours de la vie. En ces temps de coups de klaxon sur Twitter, cela est moins évident. Depuis l'écriture du livre, sept mois se sont écoulés. Dans la vie d'un virus, c'est une éternité. À titre de comparaison, entre la contamination initiale et le lockdown mondial, il n’y a eu que sept semaines. Aujourd'hui, nous en sommes à deux vagues, nonante millions d'infections et plus d'un million et demi de décès. Il y a eu des confinements, des assouplissements, puis à nouveau des confinements. Les mesures exceptionnelles ont été qualifiées de « provisoires », puis de « temporaires », et l'exception temporaire est ensuite progressivement devenue la règle.

Lorsque ce livre a été publié, les faiseurs d'opinion occidentaux ont froncé les sourcils. Comment ça, un « virus de classe » ? Roi, empereur ou cardinal, tous peuvent attraper le coronavirus, non ? Ce n’est donc pas le cas. La Covid-19 a aiguisé toutes les contradictions du capitalisme mondial ; les faits nous l'ont appris depuis.

Dans la nuit noire de cette pandémie, les personnes exerçant des professions essentielles ont continué à travailler. Ce ne sont pas les gestionnaires de fonds spéculatifs, les opérateurs boursiers, les consultants financiers ou les vedettes de talk-shows. Ce ne sont pas non plus les Kardashian. Ce sont les infirmières, les éboueurs, les nettoyeuses, les enseignants, les réassortisseurs des rayons de supermarché, les postiers, les chauffeurs de bus. C’est eux qui ont pris des risques et ont fait tourner la société. Et ils continuent à le faire. Mais, dès que les courbes descendent, la classe des beaux parleurs veut que l’on oublie tout cela le plus vite possible. Il faut foncer dans l’amnésie, retourner à l’impossible statu quo d’avant le virus. « Quand ils avaient peur de mourir, ils nous ont tout à coup considérés comme des héros. Aujourd'hui, ils nous ont déjà oubliés », souligne dans ce livre Monica, de Crémone en Italie.

Gagnants et perdants

Noah, un ami des Pays-Bas, a commandé mon livre en ligne. Il lui a été livré par un chauffeur de bol.com, qui gagne à peine deux euros par livraison. Bol.com est un site de vente en ligne, la version néerlandaise d'Amazon. Les propriétaires de bol.com figurent parmi les gagnants de la crise. Leur bénéfice net a doublé pour atteindre plus de deux milliards d'euros. De l'autre côté, des coursiers exploités livrent la marchandise au client pour un salaire misérable. Et, dans les gigantesques centres de distribution, les préparateurs de commandes parcourent jusqu'à vingt kilomètres par jour, traitent 225 colis par heure pour à peine 10 euros brut. Ce sont des gens de toutes les nationalités. Ils sont logés dans des conteneurs résidentiels au camping de bol.com, où ils paient 400 euros pour un matelas d’une personne. Ce sont les Pays-Bas en 2021. C'est de l'esclavage moderne.

Jeff Bezos, le propriétaire d'Amazon, cet autre géant des colis, est l'une des personnes les plus riches du monde. En pleine crise du coronavirus, il a vu sa fortune gonfler encore de 78 milliards de dollars, alors que ses préparateurs de commandes triment, mais ne gagnent même pas le sel de leurs pommes de terre. Le plus grand mensonge de 2020 est sans doute de prétendre que le virus est démocratique et qu'il touche tout le monde de la même manière. Les riches se sont encore enrichis, les pauvres se sont encore appauvris. Ce virus est bel et bien un virus de classe. « Mertens appelle le coronavirus un "virus de classe", écrit l'hebdomadaire allemand Unsere Zeit. Il analyse l'impact de la pandémie à travers l'Europe. Celle-ci touche les plus faibles et les plus pauvres dans tous les pays. Dans une situation de travail précaire, la santé et la sécurité sont également précaires. C’est par exemple  le cas pour les travailleurs saisonniers des plantations de légumes en Europe du sud ou pour les travailleurs contractuels du géant de la viande Tönnies en Allemagne. »

Un virus de classe. Ce mot est au centre de presque toutes les critiques de livres. Dans la revue Jacobin, aux États-Unis ; dans L'Humanité, en France ; dans Junge Welt,  Neues Deutschland et Unsere Zeit, en Allemagne ; dans NRC Handelsblad, aux Pays-Bas ; dans Cuarto Poderet El Pluriel, en Espagne. Un virus de classe. Gabriela Bucher, directrice générale d'Oxfam International, ne dit rien d’autre lorsqu'elle présente son rapport sur l'inégalité : « Jamais, depuis le début de l’instauration des mesures, les inégalités mondiales n'ont autant augmenté qu'aujourd'hui. » Que s'est-il passé entre le 18 mars et le 31 décembre 2020 ? D'une part, le nombre de personnes vivant dans la pauvreté dans le monde a augmenté de presque 500 millions. D’autre part, les dix habitants les plus riches de la planète ont vu leur richesse augmenter de pas moins de 540 milliards de dollars. Avalez ça. Cette augmentation de la richesse de ces dix personnes les plus riches de la planète suffirait à vacciner l'ensemble de la population mondiale et à faire en sorte que plus personne ne se retrouve dans la pauvreté. « Le profond fossé entre les riches et les pauvres est aussi mortel que le virus lui-même, conclut Gabriela Bucher.

Partout dans le monde, les régions les plus pauvres ont un taux d'infection et de mortalité plus élevé que les régions économiquement plus prospères. En Angleterre, les taux de mortalité dus à la Covid-19 dans les quartiers les plus pauvres sont deux fois plus élevés que dans les quartiers les plus riches. Il en va de même pour l'Inde, la France et l'Espagne.

Les grandes entreprises pharmaceutiques ont-elles également des droits de brevet sur toute une série d'hommes politiques ?

À peine quelques millilitres d’une substance liquide dans une fiole de verre : Cela ne semble pas particulièrement impressionnant, un tel vaccin. Mais il ne faut pas s’y tromper. Ces quelques millilitres de liquide contiennent une énorme quantité de connaissances accumulées. À côté de ça, la potion magique du druide Panoramix de la BD Astérix n'est pas grand-chose. Ce tout petit rien dans la fiole est basé sur toutes sortes de découvertes issues de diverses disciplines scientifiques : de la biologie cellulaire à la physiologie, de l'immunologie à l'épidémiologie, de la physique aux statistiques.

Fantastique, donc : nous disposons aujourd'hui de vaccins efficaces qui peuvent arrêter le virus. Mais est-ce que tout le monde recevra une cuillerée du chaudron de Panoramix, pour que nous puissions vaincre les Romains ? Non. Cela prendra des années. Pourquoi ? La réponse avancée est : parce qu'on ne produit pas assez de vaccins. N’est-ce donc pas possible ? Si, c'est techniquement parfaitement possible. Alors, pourquoi ne le fait-on pas ? Parce que ce n’est pas autorisé. Les vaccins sont brevetés et protégés par ces brevets, de sorte que tout le monde n'est pas autorisé à les produire. Plus absurde que ça, c'est presque impossible.

Confrontation avec la réalité. Des centaines de milliers de personnes dans le monde meurent du virus, les hôpitaux croulent sous la pandémie, des secteurs économiques entiers sont paralysés, des entreprises font faillite, des gens perdent leur emploi et des jeunes perdent espoir, mais... nous n'allons pas résoudre ce problème de sitôt, car les grandes sociétés pharmaceutiques ne nous en laissent pas le droit.

Confrontation avec la réalité, à nouveau. Si nous le voulions, demain, des dizaines de milliers d'entreprises dans le monde entier pourraient passer à la production de vaccins. D'ici la fin de 2021, nous pourrions alors vacciner toute la population de cette planète bleue. Formidable pour les gens, pour la santé et pour l'économie. Mais cela ne se produit pas, car un secteur de monopole fait obstacle : l'industrie pharmaceutique.

Il semble que Big Pharma ne se contente pas de breveter des vaccins, mais qu'elle détienne également des droits de brevet sur toute une série de politiciens partout dans le monde. Au lieu de prendre ses responsabilités et de rendre possible la production de vaccins en quantité suffisante, la caste politique se limite à répéter le discours du lobby pharmaceutique. Les brevets existeraient parce que les connaissances scientifiques contenues dans ces petites fioles de vaccin ont été développées par des géants privés. Balivernes et fumisterie ! Tous les vaccins utilisables sont le résultat d’années de recherche scientifique dans des laboratoires et des instituts de recherche financés par de l’argent public. J'ai écrit cela l'été dernier dans ce livre, et cela a encore été confirmé depuis. Les contribuables et les pouvoirs publics injectent des sommes considérables dans le développement de vaccins. Mais ils ne reçoivent pas de contrepartie.

La guerre pour quelques millilitres de substance liquide

Les vaccins à ARNm de Pfizer et de Moderna sont basés sur la recherche fondamentale menée dans une université américaine. AstraZeneca s'est associé à l'université d'Oxford. Dans la course finale de 2020, le gouvernement étasunien a investi plus de 10 milliards dans le développement d'un vaccin. L'Union européenne a elle aussi déclaré être disposée à octroyer 6 milliards d'euros de fonds publics. BioNTech, la société qui s'est associée à Pfizer, a ainsi reçu près de 400 millions d'euros du gouvernement allemand. Danke schön.

Il aurait fallu exiger la mise à disposition des résultats de la recherche, afin que le vaccin puisse être rapidement reproduit dans le monde entier. Que l’on n’ait pas exigé cela est criminel. La conséquence est que, dans les mois à venir, nous disposerons de trop peu de vaccins pour protéger la majorité du globe et que certains pays devront attendre des années. Seule une poignée d'entreprises seront en mesure de fournir les vaccins et tout problème entraînera immédiatement des retards importants.

« Nous sommes entravés par une Commission européenne qui préfère exiger que ses États membres réduisent leurs pensions ou leurs dépenses publiques plutôt que d’exiger que les entreprises pharmaceutiques livrent les vaccins qu'elles ont promis », a écrit le célèbre journaliste espagnol Pascual Serrano au début de cette année. Au Parlement belge, le Dr Sofie Merckx a souligné : « Aujourd'hui, nous ne vaccinons pas au rythme des besoins, mais au rythme de la soif de profit des firmes pharmaceutiques. » Pfizer a entre-temps annoncé que le vaccin contre le coronavirus rapportera quinze milliards de dollars supplémentaires, ce qui permettra d'augmenter les bénéfices de son tiroir-caisse de cinq milliards de dollars.

Bientôt, des millions de doses de vaccin vont défiler sur le tapis roulant de l’entreprise sud-africaine Aspen. Toutefois, il est à craindre que les Sud-Africains eux-mêmes devront attendre encore quatre ans pour être vaccinés. En effet, les pays riches ont acheté « le marché ». Ils ont acheté le double ou le triple des quantités nécessaires. « Le marché est incapable d’organiser une répartition équitable en fonction des besoins de santé. C'est là qu'intervient la solidarité », conclut très justement le professeur belge de médecine générale Jan De Maeseneer.

La promesse sacrée de faire du vaccin contre le coronavirus un bien public accessible à tous a été rompue depuis longtemps. Celui qui a commandé le premier et qui, surtout, a payé le plus –sera le gagnant. En revanche, plus de 70 pays risquent de rester les mains vides cette année : ils n'auront pas de vaccins. Un homme jeune d'un pays riche a plus de chances d'être vacciné qu'une femme âgée d'un pays plus pauvre, même si le risque de décès est beaucoup plus élevé. C'est non seulement une injustice fondamentale, mais c'est aussi un insupportable manque de vision. Tant que la pandémie fait rage, tout le monde est en insécurité. Et, plus le virus circule longtemps, plus les variantes peuvent se multiplier et plus les chances que les nouveaux vaccins deviennent inadaptés sont grandes. En Europe, des partis de la gauche authentique, des syndicats, des ONG et des citoyens ont uni leurs forces pour lancer l'initiative citoyenne européenne Right2Cure. Sur www.noprofitonpandemic.eu, ils veulent recueillir un million de signatures pour abolir les brevets sur les vaccins contre le coronavirus. « Il est temps de casser les brevets sur les vaccins », déclare le Dr Anne Delespaul de Médecine pour le Peuple, à l’initiative de cette action.

Vers un partage mondial des connaissances

Trop tard, trop peu, trop opaque, trop cher. Partout, les gouvernements sont à la traîne. Ce n'est pas la première fois qu'ils échouent. La catastrophe des masques buccaux a été suivie d'une pénurie d'oxygène et de vêtements de protection. Ensuite, il y a eu les drames des maisons de repos et l'échec total des tests et du traçage. Et aujourd'hui, on n’arrive pas à vacciner rapidement et efficacement. Les échecs récurrents ne sont pas des exceptions. Il y a un schéma derrière tout cela.

Ce schéma est : une croyance sacrée dans le libre marché et dans le capitalisme. « Les seuls rouages qui mettent en marche l'économie politique sont la soif de profit et la guerre entre les tenants de cette soif de profit », a écrit Karl Marx ; et essayez de prouver qu'il a tort. Tout l'ordre social a été organisé et mis en place pour laisser quelques grandes entreprises prendre les rênes, alors que tous les faits nous crient au visage qu'une approche publique et collective est une nécessité vitale. Il faut une rupture entre la politique et le lobby pharmaceutique. Il faut investir non seulement dans la recherche publique, mais aussi dans la production de médicaments. Il faut repenser tout le système de soins de santé. Nous ne considérons pas les soins comme un terrain de jeu commercial pour les grandes entreprises, mais comme un besoin de base pour toute communauté. Nous ne considérons pas les soins de santé comme simplement curatifs, mais aussi préventifs, afin d'éviter le plus possible les maladies et la précarité.

Dans cette pandémie, beaucoup de gens ont donné le meilleur d'eux-mêmes, avec les ressources dont ils disposaient. « Mais notre système de soins de santé préventifs est beaucoup plus faible, a déclaré l'infectiologue belge Erika Vlieghe. Ce n'est pas une coïncidence si des pays comme Cuba, le Vietnam et la Thaïlande s’en sortent mieux dans cette crise. »

Tous ces pays disposent en effet d'un système de soins préventifs très développés, proches de la population. Pour ce livre, j'ai parlé avec la ministre K.K. Shailaja, la populaire ministre communiste de la Santé de l'État indien du Kerala. Le Kerala compte proportionnellement moins de victimes du coronavirus. Le secret réside dans ses centres de santé de quartier. Chaque quartier dispose d’un tel centre. Et tout le monde peut y aller. Ces centres emploient au total 26 000 agents de prévention, principalement des femmes. Elles connaissent tout le voisinage, et, dès qu'un cas de coronavirus se déclare, elles interviennent pour enrayer la propagation dans l'œuf. Quel contraste avec un pays riche comme la Belgique. À Cuba, on ne fait pas autrement ; là aussi, la prévention est primordiale. De plus, les Cubains vont apporter leur aide là où ils le peuvent. En plein lockdown, les brigades médicales cubaines sont venues mettre sur pied un hôpital de campagne en Italie. Un petit pays du Sud qui vole à la rescousse d'un riche pays du ord. « Nous ne sommes pas des héros, nous partageons ce que nous avons », disent les Cubains. Pour les défenseurs du libre marché, c'est trop radical. Pour l'humanité, cela devrait être normal. Selon moi, les médecins cubains méritent le prix Nobel de la paix.

La Covid-19 pourrait être un moment de basculement. Bien plus important que le grand tremblement de terre de Lisbonne en 1755 a été le tremblement de terre spirituel qui a suivi, écrit Philipp Blom. Ce tremblement de terre a remis en question la pensée dominante. C’est également possible aujourd'hui. Nous devons alors contribuer à définir l’agenda et à imposer les thèmes du débat. Ensuite, nous devons aborder le fait que le marché ne fonctionne pas. Le fait qu’aujourd’hui, des milliers et des milliers de personnes meurent de faim pendant que les marchés boursiers crèvent le plafond. Le fait que nous injectons à nouveau 4 000 milliards d'euros d'argent public dans l'économie pour faire tourner le moteur, alors que nous l’avions déjà fait il y a à peine dix ans, lors de la crise bancaire. Le fait très parlant de la prétendue supériorité du marché autorégulé qui, tous les dix ans, doit recevoir des milliers de milliards d'euros de nous tous.

« Si l’homme peut aller sur la Lune, pourquoi ne pouvons-nous pas résoudre les problèmes importants qui se posent sur la Terre ? », se demande l'économiste italienne Mariana Mazzucato. Nous avons besoin d'objectifs publics ambitieux. Elle appelle cela des « Moonshots », des missions. L'accès à la santé et à l'éducation pour tous. La production d'énergie propre et publique. Des transports publics performants et accessibles. Une société sans fracture numérique, avec des supports de données publics et le wifi gratuit. Tout cela est moins utopique que d’aller sur Mars, projet déjà en cours. Mais, pour cela... il va falloir s’opposer aux grands intérêts établis du capital.

Cela, il faut le dire aussi. Parce qu'aujourd'hui, nous injectons des milliers de milliards dans le système, mais tout cet argent va presque directement aux capitalistes rapaces des grandes entreprises pharmaceutiques, aux géants de l’énergie fossile, aux colosses de la technologie qui dévorent notre vie privée ou aux spéculateurs boursiers. Tout comme après la crise bancaire. Cela, ce n’est pas une solution. Tout en nous libérant du virus, nous devons également nous libérer des grands tentacules privés qui contrôlent la Terre. Les « Moonshots » dont nous avons besoin ne sont pas ceux qui permettent aux géants privés de continuer à s'enrichir par l’exploitation. Il est temps qu’il y ait un basculement, il est temps de prendre des initiatives publiques dans l'organisation et la production de l'énergie, des transports, de la technologie numérique et des soins.

« L'esprit qui s'ouvre à une nouvelle idée ne revient jamais à sa taille d’origine », a dit Albert Einstein. Il est temps.

 

Bruxelles, le 31 janvier 2021
 

Share via social media